MARIE, PLUS AU NORD, QU’À L’OUEST

Rédigé le 28/09/2020
Christian Moguérou


Je n’oublierai jamais ce déjeuner qui nous a précipités l’un en face de l’autre, un midi de décembre. Elle est arrivée avec toute sa retenue, son enthousiasme juvénile, son sourire surnaturel. Ses dents ont certainement été dessinées par un meilleur ouvrier de France et son corps a forcément été conçu par un artiste. Elle savait qui j’étais, je ne l’avais jamais croisée, comme si nous avions tout fait pour nous éviter jusque-là. Marie est journaliste, un métier qu’elle a ardemment voulu exercer.

Elle a donc travaillé dur, obtenu de jolies mentions, avec ce rapport sincère au labeur. Marie est une bonne élève qui n’ose pas toujours sortir d’elle-même. Sa carapace sociale est solide et rarement exposée aux vents. Elle conserve pour elle ce qui l’agite et ne s’émoustille qu’en privé. Il faut donc franchir une barrière douanière avant de découvrir son domaine réservé. Notre déjeuner fut sympathique, rigolard, éthique et sensuel. Cela fait beaucoup pour un simple déjeuner, mais c’est le charme des instants que l’on vit avec détachement et insolence.
Marie est une femme du Nord qui aime rire en vous dévisageant. On la devine droite et adroite, mais quelque chose dans sa rectitude la rend incomparablement désirable. L’erreur avec Marie serait de rester à distance, formel et trop respectueux.

Elle attend de vous que vous franchissiez le parloir et que vous lui glissiez des mots francs et massifs au creux de l’oreille. Marie est capable de dire oui à une demande inouïe si vous la formulez avec de l’audace. Marie est le contraire d’une femme facile, mais vous passez à côté d’elle si vous vous en tenez au respect des conventions.
J’ai donc dégainé le premier avec un Texto déguisé en flirt. Rien d’outrageant, mais pas dissimulé non plus. Nous avons échangé tout le week-end et elle m’a fait une déclaration au téléphone le dimanche : « Je suis tombée amoureuse de ta voix. » J’étais heureux, étonné, et j’ai doublé ma consommation de cigarettes jusqu’au soir pour m’assurer que mon timbre rocailleux demeure intact. Marie est venue dîner la semaine suivante chez moi. Nous nous sommes installés l’un en face de l’autre, comme au premier déjeuner, et ce sont nos mains qui ont entrepris de faire connaissance avant nous. Ses lèvres ont à peine goûté l’excellent champagne que j’avais servi frais et pétillant.

Marie ne boit jamais d’alcool, ne fume pas, et, parvenus ainsi à la fin de la liste de ses refus, nous nous sommes embrassés deux heures durant. Avec timidité et sans cette violence qui aurait dû nous propulser vers une nuit agitée.
Marie vivait un entre-deux amoureux. Et elle était sans doute trop intérimaire dans son célibat pour s’offrir à moi. Je n’ai pas su la convaincre et nous avons vécu le reste de nos rencontres à la lueur de ce flou artistique qui nous enveloppait depuis le début. Marie m’embrasse parfois sur la bouche sans en attendre autre chose. Notre différence d’âge nous a tenus à distance et aussi rapprochés.

Je sais Marie sauvage et sachant goûter les entrelacs des corps. Elle aime jouir pleinement avec celui qu’elle a élu et va en général jusqu’aux limites des ébats. Un désir intact nous unit encore. Il est discret, ne clignote pas, comme s’il semblait conserver toute sa puissance pour plus tard.


Marie a connu des hommes pour qui elle fut capable de tout. Curieusement, beaucoup l’ont quittée avec sans doute cette peur que les trentenaires d’aujourd’hui font valoir dès que les sentiments s’arc-boutent sur une forme de régularité. Je suis donc devenu au fil des mois le conseiller occulte de Marie. Un mélange de mentor et d’hypothétique amant. Marie aime cette forme d’ambivalence, elle qui se couche souvent tard la nuit sans jamais prendre une seule ride. Marie ne marque pas, n’imprime pas le temps sur son visage.

Elle poursuit sa route avec une soif de destin. Elle voudrait bâtir, stabiliser ses désirs, jouir avec une véritable insouciance, sans s’inquiéter pour une fois de l’avenir. Marie ne s’est pas encore envolée, mais semble pour la première fois prête à vivre une forme d’instabilité géologique. Je n’ai pas été cet homme capable de la faire trembler un peu. J’ai trop respecté Marie pour la faire basculer vers mon incertitude. Elle aime mon sens du spectacle mais je suis trop intermittent pour lui demander de rejoindre la troupe. Alors, je suis reparti faire le clown et Marie n’a jamais cessé d’en rire.